UNE HISTOIRE DE SENTANIZ (MONOLOGUE)


Si vous la voyez un jour sur votre chemin, ne riez pas d’elle. Ne riez pas d’elle si un jour sur votre chemin elle vous regarde avec ses grands yeux de feu qui expriment sa colère, sa désolation et toutes ses misères. 

Ne la bousculez pas, ne la repoussez pas, car elle a vraiment besoin de vous, elle a vraiment besoin de nous. Pensez à votre fille de neuf ans, celle que vous aimez bien, celle que tout le monde aime, qu’on châtie et protège. Elle qui a déjà un avenir assuré. Bien sûr… bien sûr que vous n’osez comparer votre tendre fille à une domestique hideuse… vous avez tellement de préjugés. Vous en avez tellement que vous oubliez… vous oubliez qu’elle … elle également est un enfant, un être humain qui a elle également des droits.

Si un jour vous la croisez devant votre porte, j’ai dit si, mais je suis sûr que vous l’avez déjà vu, ne la rabaissez pas. Ne l’appelez pas « tisentaniz », car vous ne connaissez qu’une partie de l’histoire. Nous sommes déjà en 2050 et Sentaniz n’a plus neuf ans, elle n’est plus une petite fille. Elle est une femme, une femme comme toutes ces femmes qui forment le noyau de notre société. Une femme comme toutes ces femmes qui se donnent corps et âme pour éduquer leurs enfants et donner vie à l’économie dans une société matriarcale ravagée par le capitalisme.

Vous êtes vous déjà demandé quelle est la suite de cette histoire ? Non, j’en étais sûr. Qu’est-ce que vous avez à voir avec l’histoire d’une domestique, ce n’est quand même pas un conte de fées. Mais c’est quand même l’histoire de notre société. Assez ! Assez parler ! Laissez-moi vous la racontez cette histoire.

Comme vous le savez déjà, Sentaniz n’avait que neuf ans, mais elle accomplissait dans une famille, les tâches que certains adultes n’auraient, ni la force, ni le courage de réaliser. Sa rémunération était surtout constituée de fouet, d’injures et d’humiliations.  Elle était peut être avide de liberté car le sang des esclaves coulait dans ses veines, mais elle n’avait aucune arme, aucun allié.

Tous les jours, pendant qu’elle faisait son rituel d’emmener la fille de la dame à l’école et vendre le café grillé, elle voyait une image qui lui a toujours plu, ces enfants qui dormaient sur le trottoir, devant les magasins ou sur les places publiques. C’était peut être des sans abris, mais au moins ils pouvaient se payer le luxe de dormir jusqu’à l’aube se disait-elle.

Un beau jour, alors qu’elle n’avait que quatorze ans, Sentaniz décida de prendre cette route, elle s’enfuit pour devenir elle aussi libre.  Une liberté dont elle ignorait le prix à payer. Elle ignorait que le prix de cette liberté serait une lutte quotidienne, un combat contre ce diable qu’est l’inégalité sociale. N’ayant pas d’autre arme de défense pour gagner son pain quotidien, Sentaniz n’avait qu’à se servir de son corps fatigué par les rudes travaux domestiques, mais qui était quand même le délice des jeunes hommes de rue et de certains adultes profiteurs. Mais ce soir, ce soir où la nuit était plus noire, où les chats étaient plus gris que d’habitude, Sentaniz a connu la pire nuit de sa vie. Elle a été retrouvée le lendemain,  violée, battue à moitié mort par cinq hommes de la place où elle dormait. Elle était à bout de souffle, elle n’avait pas beaucoup de chance de survivre. Ses tests ont révélé qu’elle était hiv négatif mais qu’elle était quand même tombée enceinte des ses ravisseurs.

Comme le dit le dicton, « à quelque chose malheur est bon ». Sentaniz aurait pu être morte après cette nuit la, mais la vie en a décidé autrement. Une travailleuse sociale de l’institution du bien être social l’a pris en charge après  ces dures interventions chirurgicales et son avortement forcé car elle était trop faible pour porter ce bébé. 

Aujourd’hui nous sommes en 2050, Sentaniz est une femme, elle a eu la chance d’être orientée et éduquée malgré tout dans une société ou elle était exclue. Une société qui n’avait aucun   programme scolaire adapté à sa situation. Maintenant Sentaniz est une femme qui a sa place dans la société, une femme qui se bat non seulement contre le système «restavèk »  faite aux enfants, mais également contre l’inégalité sociale. A travers sa fondation qui est soutenue par l’Etat et le secteur privé, elle sensibilise les familles sur les questions de planification familiale, défend la cause des enfants de rue et plaide pour un système scolaire adapté à chaque groupe d’individu afin de donner à tout le monde la chance d’avoir une place dans la société.

Alors ne riez plus, ne riez plus si vous en aviez l’habitude. Car la Sentaniz que vous connaissez aurait pu être une femme de gang, un escroc, un poison pour la société. Mais grâce a son dévouement et des actions concrètes de l’Etat, sentaniz a été épargnée ce mauvais sort. Combien d’enfants en domesticité vont habiter les rues pour devenir ensuite un poison pour notre société  si vous, si moi, si nous tous ne faisons rien pour changer ce système ?

Si vous la voyez, ne riez plus d’elle. Ne riez plus car sinon vous pleurerez demain. Vous pleurerez quand vous apprendrez que celle qui surveillait votre enfant kidnappé n’avait que onze ans ; que Celui qui a assassiné votre mari n’avait que quatorze ans et qu’ils étaient tous avant des domestiques qui ont pris la fuite pour devenir des enfants de rues, et ensuite des déviants qui font un grand mal à la société.

Charles Henry Francillon

Gagnant du concours littéraire  organisé par la Fondation Maurice A. Sixto (Quelle femme sera Sentaniz en 2050 si rien n’est fais pour changer la situation des enfants restaveks)

Le calvaire des restavèks


Près  d’un  enfant  haïtien  sur  dix  est employé     comme     domestique     et souvent   traité   comme   un   esclave. Depuis  le  séisme  du  12  janvier  2010, leur nombre n’a cessé d’augmenter.Ils  sont  debout  depuis  4  ou  5  heures du  matin.  Ils  ont  dormi  sous  la  table de  la  cuisine  de  leur  maître.  Ils  ont parfois  seulement  6,  8  ou  10  ans.  Ils  ont  balayé,  astiqué,  récuré  toute  la  journée. Ils  ont  conduit  les  enfants  du  maître  à  l’école.  Ils  sont  allés  chercher  de  l’eau,  du bois,  du  charbon.  Ils  ont  fait  les  courses,  préparé  les  repas.  Ils  n’ont  pas  mangé  à leur  faim,  ont  été  battus,  insultés,  humiliés  tout  au  long  du  jour.  Le  soir  venu,  les plus  “chanceux”  vont  à  l’école.  Mais  pas  à  la  même  école  que  les  enfants  de  leur maître.  Non.  Ils  vont  à  l’école  des  restavèks,  entre  17  et  20  heures,  quand  ils  sont à moitié crevés, et quand les enseignants n’en peuvent plus eux non plus.Ce  soir-là,  Magali  Georges,  directrice  d’une  école  située  rue  Bois-Patate,  au  cœur de  la  capitale,  Port-au-Prince,  m’avait  ouvert  les  portes  d’une  classe  de  restavèks. Leur  maître,  un  enseignant  cette  fois-ci,  criait  davantage  qu’il  ne  leur  parlait,  et tenait  sa  classe  d’une  main  de  fer.  C’était  avant.  Avant  le  séisme  du  12  janvier 2010.  Aujourd’hui,  l’école  de  la  rue  Bois-Patate  n’existe  plus,  elle  s’est  effondrée.  Et le  nombre  de  restavèks  s’est  accru  de  manière  vertigineuse.  Le  recensement  de 1998  en  avait  dénombré  300  000.  “Ils  sont  aujourd’hui  au  moins  400  000.  C’est  au moins   un   enfant   haïtien   sur   dix”,   explique   Gertrude   Séjour,   directrice   de   la Fondation  Maurice  A.  Sixto,  qui  a  pour  mission  de  défendre  les  droits  des  enfants en  Haïti,  en  particulier  les  droits  des  restavèks.  “Le  tremblement  de  terre,  en aggravant   la   précarité   et   la   pauvreté,   a   fait   augmenter   très   nettement   la domesticité infantile”, constate-t-elle.Le  mot  créole  “restavèk”  est  dérivé  du  français  “reste  avec”.  “Ils  doivent  rester  à portée  de  voix  de  leur  maître”,  explique  Jean-Robert  Cadet,  un  ancien  restavèk  et un  des  rares  qui  s’en  soit  sorti,  grâce  à  des  études  aux  Etats-Unis.  Ce  miraculé,  qui vit  aujourd’hui  entre  Cincinnati  et  Port-au-Prince,  a  mis  sur  pied  une  fondation  qui porte  son  nom,  dont  le  but  est  la  lutte  contre  le  système  des  restavèks.  Les restavèks  sont  des  enfants  issus  des  campagnes  pauvres  qui  ont  été  confiés  à  une famille  citadine  afin  d’échapper  à  la  misère.  “Ils  sont  pris  par  une  tante,  un  oncle ou  un  cousin  qui  s’engage  à  les  nourrir  et  à  les  envoyer  à  l’école”,  raconte  Jean-Robert  Cadet.  Leur  réalité  est  évidemment  tout  autre.  Si  une  poignée  de  restavèks sont   bien   traités,   la   majorité   d’entre   eux   sont   utilisés   comme   domestiques, maltraités  et  ne  voient  jamais  les  murs  d’une  classe.  En  lieu  et  place  de  livres  et d’ardoises,  ce  sont  torchons  et  serpillières  qui  font  leur  quotidien,  sans  espoir  d’en sortir  la  plupart  du  temps.  “Ils  sont  considérés  comme  des  meubles.  Et  les  filles deviennent  des  objets  sexuels”,  explique  la  cinéaste  haïtienne  Rachèle  Magloire. “Les  restavèks  filles  sont  souvent  violées,  non  seulement  par  le  père,  mais  aussi par  les  garçons  de  la  famille,  renchérit  Jean-Robert  Cadet.  Quand  elles  tombent enceintes, elles sont mises à la porte.”Comment  les  familles  biologiques  peuvent-elles  ainsi  confier  leur  progéniture  à  une famille  où  on  leur  infligera  sévices  et  brutalités  ?  “Elles  perdent  la  trace  de  leurs enfants,  explique  Gertrude  Séjour,  et  ne  savent  plus  ce  qu’ils  sont  devenus.”  Jean-Robert  Cadet  y  voit  plutôt  un  certain  déni  de  la  réalité.  “C’est  comme  une  loterie. Les  parents  biologiques  savent  que  l’enfant  va  souffrir.  Mais  ils  gardent  toujours  un petit  espoir  de  gagner,  un  petit  espoir  que  leur  enfant  ira  bel  et  bien  à  l’école  et sera  nourri  convenablement.”  Selon  lui,  cette  pratique  répandue  serait  davantage  la conséquence   de   l’esclavage   qui   a   sévi   pendant   longtemps   sur   l’île   que   la conséquence  de  la  pauvreté.  “Les  esclaves  travaillaient  dans  les  champs  et  leurs enfants  travaillaient  chez  leurs  maîtres.  Après  l’indépendance  en  1804,  les  Haïtiens ont  perpétué  ce  système,  à  la  seule  différence  que  les  maîtres  ont  changé.  Ce  n’est pas la pauvreté qui pousse à maltraiter, mais la culture esclavagiste.”“Il  y  a  des  pays  aussi  pauvres  qu’Haïti,  poursuit  Jean-Robert  Cadet,  où  un  tel asservissement  des  enfants  n’existe  pas.  Comme  à  Cuba,  où  l’école  est  obligatoire et  où  tous  les  enfants  la  fréquentent  effectivement.”  Ecole.  Maître  mot  de  la  lutte que  mène  ce  rescapé,  devenu  un  restavèk  à  l’âge  de  4  ans,  après  la  mort  de  sa mère.   “Seule   l’école   pourra   vraiment   changer   les   choses,   martèle-t-il.   Il   faut qu’Haïti  trouve  le  moyen  d’envoyer  tous  ses  enfants  à  l’école.  Filles  et  garçons.”  La plupart  des  écoles  haïtiennes  étant  privées,  le  coût  des  études  est  prohibitif  pour les   familles   pauvres.   “Même   dans   les   écoles   publiques,   il   faut   acheter   de nombreuses  fournitures,  des  livres,  des  uniformes,  déplore-t-il.  Les  parents  ne peuvent tout simplement pas.”“La  domesticité  a  changé  de  mains,  affirme  Gertrude  Séjour.  Avant,  c’était  les riches  qui  avaient  des  restavèks.  L’enfant  avait  un  minimum.  Aujourd’hui,  ce  sont les  familles  pauvres  qui  les  accueillent,  celles  qui  n’ont  pas  les  moyens  de  s’offrir une  travailleuse  domestique  ou  qui  ont  tout  bonnement  besoin  d’eux  pour  pouvoir aller travailler à l’extérieur de la maison.”Gertrude  Séjour  et  son  équipe  de  la  Fondation  Maurice  A.  Sixto  effectuent  depuis plusieurs  mois  une  tournée  à  travers  Haïti  pour  sensibiliser  la  population  à  la condition  des  restavèks.  “Quand  je  demande  qui  a  des  restavèks  à  la  maison,  il  y  a beaucoup  de  doigts  qui  se  lèvent.”  Ont-ils  honte  ?  “Pas  du  tout.  Pour  eux,  c’est normal,  quand  on  a  six  ou  sept  enfants  à  soi  sur  les  bras,  d’avoir  un  ou  deux restavèks  pour  servir  la  maison.”  “Le  système  des  restavèks  ?  C’est  une  anomalie bien  sûr,  mais  qui  répond  hélas  à  un  besoin”,  m’avait  expliqué,  avant  le  séisme  de janvier  2010,  Myriam  Merlet,  une  militante  des  droits  de  la  personne.  “Il  faudra beaucoup  de  temps  pour  changer  cette  tradition  profondément  ancrée.”  A  ceux  et celles  qui  pensent  qu’Haïti  a  d’autres  chats  à  fouetter  que  s’attaquer  au  système des  restavèks  et  qu’il  ne  faut  pas  accabler  un  pays  qui  a  eu  suffisamment  de malheur,  Jean-Robert  Cadet  répond  de  façon  catégorique.  “Il  ne  faut  pas  cacher  ce problème-là.  C’est  justement  le  temps  d’en  parler  pendant  que  la  communauté internationale  est  présente  et  qu’Haïti  essaie  de  repartir  sur  de  nouvelles  bases.  Il en va de l’avenir des enfants d’Haïti.”“Comment  ces  enfants  qui  n’ont  jamais  connu  l’amour  et  la  dignité  pourront-ils aimer  leur  pays,  leur  environnement,  leurs  concitoyens,  leurs  propres  enfants  ?” demande  Gertrude  Séjour.  Celle  qui  a  pris  fait  et  cause  pour  les  restavèks  demeure hantée  par  les  cris  d’un  garçon  entendus  un  jour  dans  une  rue  de  Carrefour-Feuilles,  un  quartier  pauvre  de  Port-au-Prince.  Comme  les  cris  d’un  supplicié.  “La société haïtienne est en train de créer ses propres bourreaux”, conclut-elle

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